Vapeurs radioactives

Vapeur Radioactive

Alice avançait à toute vitesse. Elle devait rejoindre les autres avant le couvre-feu sinon elle risquait de gros ennuis et elle ne pouvait pas se le permettre ou elle subirait le même sort que les autres Tcherbies .

« C’est pas trop tôt, grommela Lark, un vieux bonhomme aux cheveux rouges recourbé sur lui-même. On allait pas tarder à fermes les portes. T’es en retard.

—Mais moi j’ai de quoi faire bouffer tout le monde. Je suis pas restée le cul sur ma chaise toute la journée, répondit Alice haineuse. »

Elle sortit de sa poche des graines dont les tailles et les couleurs étaient très différentes les unes des autres. Lark approcha sa main sans pour autant oser toucher celle de la jeune femme. Il n’avait aucune envie d’être irradié une seconde fois. Tchernobyl avait profondément modifié son code génétique si bien qu’il avait développé une empathie exceptionnelle. Ce don était aussi une malédiction et tous ceux qui vivaient dans les égouts parisiens faisaient partie de ces damnés, ces tcherbies. Depuis, le nucléaire avait été abandonné et les industriels avaient relancé les mines de charbon. Lark toussa.

« Alors ça vient ? demanda Lark en retirant son chapeau, découvrant sa calvitie.

—J’ai besoin de me concentrer, tu voudrais pas que je fasse tout exploser non ? Toi, tes égouts et tous les tcherbies.

—Ça nous a pas tué une fois, tu nous tueras pas non plus. Mais par contre ça risque d’emmerder ceux d’en haut. »

Les autres tcherbies  qui se tenaient là ricanèrent. Ceux d’en haut, les Mains Blanches, ceux qui avaient gardé intact leur précieux ADN, ceux dont les parents les avaient protégés à temps et qui gouvernaient le monde. Lark cracha sur le sol boueux des tunnels et écarta du pied une bouteille en verre.

Alice déposa sur de la terre meuble, contenue dans de grands bacs de ferraille, les graines. Ses mains s’illuminèrent. Certains tcherbies  reculèrent, d’autres au contraire s’avançaient, avides de découvrir quel serait leur repas de ce soir. Les graines germaient à vue d’œil. L’air était devenu étrangement chaud et humide, non pas que les tcherbies n’étaient pas habitués à l’humidité des souterrains. Les cheveux blonds de la jeune femme se soulevaient pour mieux retomber sur ses épaules découvertes. Elle avait du mal à respirer, engoncée dans son corset mais restait concentrée.

« Notre petite centrale nucléaire à nous concocte un festin, se réjouit Lark qui essuya ses lunettes en demi-lunes avant de les poser sur le bout de son nez. »

Il aimait regarder Alice travailler. Elle aurait pu conquérir Paris et le reste du monde, faire exploser les bulles de verre que les Mains Blanches avaient construites au-dessus de leurs villes pour les préserver de l’atmosphère polluée. Donner aux tcherbies le pouvoir. Mais elle préférait faire pousser des légumes aux allures alambiquées.

La lumières’éteignit progressivement, laissant place de nouveau à la lueur des bougies et des rares ampoules. Les bacs de ferraille où se trouvait la terre, étaient recouverts de plantes dont les tiges s’entremêlaient de façon désordonnée. Au milieu de ces dernières se trouvaient des dizaines de légumes et de fruits. Des melons ovales et cinq fois trop gros, des tomates noires et plates, un immense oignon sur lequel étaient attaché d’autres pousses plus petites, une aubergine avec six corps attachés à la même queue… C’était un râtelier de fruits et de légumes que les Mains Blanches n’auraient surtout pas voulu effleurer du bout de la langue. Mais les tcherbies s’en moquaient. Ces légumes étaient aussi radioactifs qu’eux. Juteux et goûteux, les tcherbies se jetèrent sur leur pitance avec joie. Alice avait gardé dans sa poche quelques graines pour remplir son propre estomac. En échange d’un endroit où dormir, Alice nourrissait une bonne partie des tcherbies. C’était son rôle, et celui d’autres, bien sûr, mais elle était la plus douée.

« Bon boulot ! s’exclama Lark. Essaie juste de rentrer à l’heure la prochaine fois. »

Alice hocha la tête et ramassa son sac à dos, elle en tira une longue cape noire, poussiéreuse et trouées à certains endroits. Elle la jeta, avec une moue hautaine, sur ses épaules puis enfila ses gants noirs et disparut dans la cohue des tcherbies qui venaient festoyer. Personne ne lui prêta attention, elle n’avait l’air que d’une petite gamine tout juste arrivée à l’adolescence et dont l’air renfrogné témoignait seulement d’un mauvais caractère. Ses yeux bleus et perçants, ses pommettes hautes et ses lèvres charnues lui avaient attiré quelques regards mais elle se tenait éloignée des hommes.

Après avoir longé plusieurs couloirs elle arriva devant une trappe en ferraille et la souleva. Elle se glissa à l’intérieur du trou sombre. Il faisait chaud et humide, ses doigts s’illuminèrent. Elle n’avait pas besoin d’éclairage, elle se suffisait à elle-même. Ici, c’était son repère. Une partie des tuyaux qui arrivait tout droit de la grande salle des machines, dans la banlieue est, passait ici. La machinerie servait à fournir l’électricité aux Mains Blanches mais aussi à purifier l’air prisonnier de la grande bulle de verre qui recouvrait la capitale. Alice sourit. Elle préférait de loin l’air vicié qu’elle respirait, pollué et radioactif. Elle se sentait en meilleure forme que lorsque ses parents et elle habitaient sous le dôme, avant que son père essaie de la tuer, sans succès, parce que son génome faisait d’elle un monstre.

Elle entendit un chuintement dans les tuyaux, au-dessus de sa tête. Installée sur son matelas crasseux, elle imaginait le parcours de la vapeur. De la salle des machines la vapeur s’était élevée dans les gros tubes de cuivre jusqu’à actionner des pistons qui montaient et descendaient dans les cylindres. Le bruit sourd et métallique de ces derniers parvenait à ses oreilles. Ensuite les pistons entraînaient tout un réseau de bielles qui faisaient tourner des rouages et tout un tas de machines produisant l’électricité. La vapeur repartait alors vers un condenseur pour redevenir de l’eau, renvoyée tout droit à la chaudière. Et tout recommençait. Toujours le même cycle, sûr et paisible. Les mains d’Alice s’éteignirent et la jeune femme ferma les yeux.

 

Un coup du feu, puis un deuxième. Alice se redressa à toute vitesse. Instinctivement elle ferma ses poings et tendit l’oreille. Elle avait peut-être rêvé. Peut-être que la vapeur avait tout simplement fait tinter des tuyaux. Un troisième, un quatrième. Oui, il s’agissait bien de fusils. Des pas précipités raisonnaient dans les égouts, certains criaient mais la plupart avançaient silencieusement dans la nuit pour éviter de se faire repérer par les Mains Blanches. Alice n’était pas en sécurité dans son repère, la personne qui avait balancé les tcherbies avait dû fournir tous les détails du lieu, peut-être même un plan. Elle entrouvrit doucement la lourde trappe de métal. Seuls ses yeux étaient visibles. Quelques ombres se dessinaient sur les murs en face d’elle. Elle devait partir, maintenant.

Alice jaillit à toute vitesse de son trou et s’engouffra dans les galeries, le cœur serré et l’estomac au bord des lèvres. Elle avait horreur d’avoir peur, de se sentir pourchassée. Ça la rendait malade, elle qui avait été élevée dans l’atmosphère paisible du dôme, loin des autres tcherbies. Elle changea trois fois de direction avant de stopper net. Lark se tenait devant elle, au sol, le cul par terre et l’air ahuri.

Dix Mains Blanches se tenaient devant eux, ils portaient des masques à gaz, des vestes de cuir près du corps avec de nombreuses boucles sur le côté et des pantalons noirs serrés, et rentrés dans de hautes bottes à lacets. Les fusils des Mains Blanches étaient reliés grâce à de larges tuyaux, à des sacs à dos rectangulaires et beiges. L’arrivée imprévue d’Alice avait déstabilisé les hommes armés et Lark s’était retourné.

« DEGAGE ! COURS ! hurla-t-il. »

Sa voix tira Alice de sa torpeur. Elle tourna les talons et s’enfuit. Elle devait monter à la surface, sous le dôme. Elle pourrait plus facilement se cacher que si elle restait là, dans le dédale de tunnels quadrillés par les Mains Blanches. Elle avait survécu à un premier massacre, elle ne serait peut-être pas aussi chanceuse cette fois. Le poison qui était contenu dans les armes des Mains Blanches paralysait les tcherbies  qui finissaient par mourir, étouffer dans leur propre sang et pris de convulsions.

Elle emprunta le même chemin que la veille. Les passages étaient étroits et un claustrophobe ne s’y serait pas risqué. Sa cape se coinça dans un clou rouillé, le tissu se déchira. Une pièce ronde s’offrait à elle sur laquelle débouchaient trois tunnels et une échelle rouillée. Elle grimpa sur cette dernière qui menait à quelques dizaines de mètres au-dessus de sa tête, à une plaque d’égout. Elle la souleva sans peine, entendant derrière elle les voix qui l’appelaient. Elle sortit et remit la bouche d’égout en place. A cette heure tardive, il n’y avait pas grand monde dans la rue. Elle marchait de façon décontractée sur le trottoir et jeta sa cape abîmée qui la faisait passer pour une mendiante. Elle inspira à fond. Elle se sentait mal. Elle avait arpenté ces lieux alors qu’elle était enfant et aujourd’hui elle n’était pas tout à fait femme mais savait qu’elle dénotait. Ses vêtements crasseux recouverts de poussière et de boue, déchirés à certains endroits, auraient pu lui donner l’air d’une vagabonde, mais c’était sans compter son assurance naturelle. Elle avait plus l’air d’un bandit ou d’une aventurière téméraire que d’une victime faible et sans défense. Trois rues plus loin elle prit à droite et entra dans un grand immeuble haussmannien. Le gardien dormait assis sur une petite chaise en bois, voûté sous le poids des années. Elle monta les marches du grand escalier de marbre deux à deux sans faire attention au luxe environnement : tapisserie sur les murs, moquette sur le sol, rambarde couleur or… Arrivé au deuxième étage, elle souleva le tapis, prit la clef qui se découvrait sous ses yeux. Elle ouvrit la porte et s’engouffra dans le vestibule où il faisait noir. Les fenêtres étaient ouvertes pour permettre à l’air de se renouveler si bien qu’elle entendit passer dans la rue une voiture à vapeur. A pas de loup, elle longea le couloir qui traversait l’appartement pour arriver dans un grand dressing. Elle se changea en un tour de main et fouilla tous les sacs qu’elle trouvait pour récupérer un peu d’argent.

« Qui êtes-vous ? demanda une voix d’homme derrière elle. »

Alice se figea, son cœur se serra. Elle avait déjà fureté dans l’appartement de nombreuses autres nuits sans jamais se faire prendre.

« Ta fille, lâcha-t-elle en se retournant lentement. »

L’homme qui se tenait devant elle portait une robe de chambre en velours, serré à la taille par un cordon doré. Il arborait une petite barbe parfaitement taillée et des lunettes rondes. Il tenait un pistolet fermement de sa main droite et menaçait Alice. Il ne tirerait pas. Il n’avait pas pu la tuer quelques années auparavant. Il l’avait simplement abandonné, faisant croire à tous qu’elle avait péri dans une noyade après avoir sauté dans la seine. On n’avait jamais retrouvé son corps. Sa mère y avait crû, elle était devenue folle de chagrin et s’était noyée à son tour. Cet homme avait tué les deux femmes de sa vie par bêtise et lâcheté.

« Tu ne tiras pas, fit Alice en le contournant et en prenant la direction de la sortie.

—Moi non, mais les Gardes de la Cité oui, répondit-il mesquin et méchant. »

Son haleine puait l’alcool. Alice serra les dents. Des hommes s’étaient engouffrés dans le hall de l’immeuble. Son père les avait appelés. Les Gardes de la Cité étaient les pires êtres humains parmi les Mains Blanches. Ils capturaient les tcherbies pour mener des expériences et comprendre comment leur ADN avait muté. Alice courut aussi vite qu’elle le pouvait jusque sur le toit mais une fois en haut, elle s’aperçut que l’immeuble le plus près dans ses souvenirs étaient trop loin pour qu’elle saute dessus. Elle était piégée. Un goût de sang envahit sa bouche comme un funeste présage. Elle allait crever là ! Juste à cause de son connard de père !

Encerclée par les Gardes de la Cité qui étaient vêtus de grandes capes noires et de masques, Alice tournait sur elle-même. Ses mains s’illuminèrent. Si elle mourrait, eux-aussi. Un premier garde s’avança, sûr de lui et pointa vers elle son fusil. Une épaisse fumée s’en dégagea. Alice eut un mouvement de recul mais elle se rendit compte que le poison ne lui faisait pas le même effet que sur les autres tcherbies. Sa peau restait intacte. Elle se sentait plus forte aussi. Leur poison était du petit lait. Elle sentait un enthousiasme grandissant, monter en elle. Elle avait envie de rire, ses poumons se gonflaient et elle sentait comme des papillons au creux de son estomac. Toute sa peau brillait dans la nuit noire comme si elle était recouverte de diamants étincelants. Les Gardes de la Cité criaient, Alice voyait leurs ombres s’affaissaient. Elle n’avait jamais senti autant de puissance en elle.

Peu à peu la lumière s’estompa et la jeune fille se rendit compte que les Gardes de la Cité avait disparu, leurs uniformes et leurs armes étaient sur le sol. Au loin une alarme prévenant d’un taux radioactif très élevé dans l’atmosphère, raisonnait. Alice jeta sur ses épaules une des capes de ses agresseurs et porta sur son nez et sa bouche un masque qu’elle ramassa au sol. Elle descendait deux à deux les marches quand un nouveau groupe d’hommes arriva dans le hall d’entrée. Ces derniers avancèrent vers elle à toute vitesse.

« Où est le tcherby ? demanda le plus costaud du groupe.

—Sur le toit, nous l’avons encerclé mais nous avons du mal à le retenir, répondit Alice qui ignorait si des femmes faisaient partie des Gardes de la Cité. »

Le groupe disparut et Alice en profita pour s’engouffrait dans la rue. Des dizaines de personnes en pyjamas et en peignoirs étaient à leurs fenêtres, un masque sur le visage. La jeune fille ralentit le rythme, pour la première fois de la soirée elle se fondait dans la masse et en profita pour rejoindre son prochain squat. Personne ne lui barrait plus la route, et si quelqu’un osait, elle le ferait disparaître.