Sarah et le loup

Sarah et le loup

Sarah avait été réveillée par sa mère en pleine nuit et elles avaient filé en douce chez leur vieille grand-tante. La petite fille avait demandé à sa mère où était son papa chéri mais elle n’avait rien répondu. Depuis, elle s’était muré dans le silence. Lorsqu’elles étaient arrivées chez la grande tante, Sarah s’était effondrée de sommeil sur le canapé. A son réveil, elle se trouvait dans le grenier, emmitouflée dans des couvertures. La grande tante était venue lui donner à manger.

« Est-ce que papa va venir ? Il est où ? demanda de nouveau Sarah. »

Elle n’eut comme réponse qu’un regard plein de tristesse et de pitié de la part de la vieille femme. La journée s’écoula lentement. Sarah était morose et mangea doucement sa soupe du soir. La vieille grande tante essayait de la distraire mais n’arrivait qu’à arracher quelques sourires polies à sa nièce. La mère quant à elle avait les idées ailleurs et regardait la porte d’entrée comme si elle s’apprêtait à voir surgir un monstre. Rien ne vint.

« Est-ce que tu aimes les histoires ? demanda d’une voix chevrotante la vieille femme. »

Sarah haussa les épaules. Elle préférait les imaginer pour ensuite les raconter à ses camarades dans la cour de l’école. C’était une bonne oratrice. Son papa lui avait appris à parler, à captiver les foules en usant de ses pouvoirs magiques. Il faisait des gestes et il haussait le ton alors que ses yeux brillaient d’une belle intensité. Beaucoup de gens venaient l’écouter le soir, dans leur salon.

« Je vais t’en lire une avant que tu t’endormes. Allons-y maintenant, murmura la grand tante alors que Sarah regardait sa mère les yeux dans le vide, dissimulée derrière un épais nuage de fumée blanche. »

Après avoir embrassé du bout des lèvres sa mère, la petite fille grimpa les escaliers et l’échelle qui montait jusqu’au grenier. Elle avait déjà enfilé son pyjama et jeté les couvertures sur elle que sa grand-tante commençait à peine à grimper les barreaux de l’échelle. Les rumeurs de Paris montaient à ses oreilles de petite fille. Elle imaginait des loups courir dans les rues, leurs mâchoires claquaient dans la nuit noire, violentes et saisissantes. Non, il ne valait mieux pas sortir à cette heure. De nombreux dangers rôdaient, Sarah savait qu’elle était en sécurité dans le grenier de la vieille tante mais un frisson la parcourra.

« Tu as froid ? demanda la grande tante en jetant sur le petit corps une nouvelle couverture.

–          J’ai peur que le loup vienne me chercher, murmura Sarah. Est-ce que maman a peur du loup aussi ?

–          Oui je crois mon enfant, avoua la vieille dame en souriant à demi. Alors, on la lit cette histoire ? »

La grande tante ouvrit un livre et se mit à lire à la lueur d’un gros cierge de cire jaune. Sarah n’avait jamais remarqué que sa peau mate était si ridée et que son nez touchait presque sa bouche. Elle écoutait distraitement sa grand-tante raconter une histoire dont elle ne comprenait pas tout.

« Mais on sentait au son de sa voix que Pilate n’avait plus d’espoir.

– Entre autres choses, raconta le détenu, je lui ai dit que tout pouvoir est une violence exercée sur les gens, et que le temps viendra où il n’y aura plus de pouvoir, ni celui des Césars, ni aucun autre. L’homme entrera dans le règne de la vérité et de la justice, où tout pouvoir sera devenu inutile, continua la grande tante comme une litanie.

–          Ça veut dire quoi ? demanda la petite fille.

–         Et bien le loup a de grandes dents et il court plus vite que l’agneau. Il voit l’agneau, il l’attend et le saisit au moment opportun. Et l’agneau n’a pas d’autre option que de mourir. Mais un jour la justice sera rendue, il faut croire en la vérité, expliqua calmement la grande-tante.

–         Alors le loup il a le pouvoir et il mange l’agneau parce qu’il peut le faire hin ? demanda Sarah en se relevant. Mais pourquoi il fait ça ? C’est méchant. Même si il peut, il doit pas. Papa dit toujours qu’il faut aider les autres.

–         Ton père est le meilleur homme que je connaisse, dit tristement la grande tante.

–         C’est normal c’est le meilleur des papas, dit fièrement Sarah.

–         Oui ma petite. Allez au lit. Et fais attention au loup, si tu en vois un ignore le, détourne le regard et continue d’avancer. Il se désintéressera de toi et pendant ce temps-là tu pourras aller te cacher dans la forêt, dit malicieusement la vieille tante en chatouillant la petite fille. »

Ce soir-là Sarah s’endormit vite et elle ne fit aucun rêve jusqu’au lendemain matin. La petite fille fit sa toilette de chat toute seule et enfila ses habits. Elle descendit l’échelle et les escaliers pour se rendre dans la cuisine. Elle avait faim. La grand-tante lui avait préparé un chocolat chaud et des tartines beurrées, elle se tenait dans un coin, le dos courbé, et tricotait. Sarah avala tout en un éclair et en silence. Il faisait beau dehors.

« Elle est où maman ? demanda la petite fille en regardant tout autour d’elle.

–          Elle dort dans ma chambre. Elle en avait besoin, ajouta la vieille femme en pinçant les lèvres.

–          Je peux sortir ? demanda Sarah en écartant les rideaux de la fenêtre donnant sur la rue.

–          Non, répondit tranquillement la vieille tante.

–          Et pourquoi ça ? demanda-t-elle en posant ses poings sur ses hanches pour se donner de la contenance.

–          A cause des loups. Tu veux être mangée ? répondit la tante sans lever le nez de son tricot. »

Sarah plissa ses petits yeux noirs en regardant la vieille femme. Elle essayait de savoir si elle se moquait d’elle mais n’y parvenant pas, elle décida de se remettre à contempler la rue. Des enfants passèrent en lui jetant un coup d’œil mais se désintéressèrent bien vite de la petite fille. Ils continuèrent leur chemin en riant et en faisant de grands gestes. Ils imitaient des bruits de mitraillette avec leur bouche.

« Et dis donc les autres enfants ils sont dehors eux ! Ils ont pas peur des loups ! s’exclama la fillette.

–          Ni des mitraillettes vu le boucan qu’ils font. Ça se voit qu’ils n’en ont jamais vu de près, ajouta la tante amère.

–          Et toi si ? T’as tiré avec une mitraillette ? Raconte ! Raconte ! supplia-t-elle enthousiaste. »

La vieille grand-tante releva la tête et fixa de ses yeux noirs la petite fille mais elle ne semblait plus être là. Elle avait fait un bon dans le passé et lorsqu’elle revint à elle, elle grommela qu’elle avait d’autres choses à faire plus urgentes et disparut dans la pièce d’à côté. Sarah se rapprocha de nouveau de la fenêtre, des hommes avec des casquettes et une cigarette à la bouche passèrent. Ils portaient des bleus de travail. Ensuite elle vit une femme à bicyclette avec de beaux cheveux blonds qui courraient le long de son dos. La rue n’était pas très passante mais chaque vision était une source de ravissement pour la petite fille. Elle se sentait comme emprisonnée dans cette maison qui sentait le vieux et la poussière.

« Ne reste pas devant la fenêtre, on pourrait te voir, prévint la mère qui apparut dans l’encadrement de la porte de la cuisine. Nous avons été discrètes jusqu’à présent, tâchons de continuer comme ça. »

Sarah regarda sa mère passer à côté d’elle tel un fantôme noir aux cheveux filasse couleur corbeau. Elle posa sa main décharnée sur la tête de sa fille avant de s’installer à la grande table de la cuisine. Elle se mit à couper un morceau de pain et à le mâchonner distraitement, les yeux dans le vague.

« Il est où papa ? demanda Sarah timidement.

–          Très loin, il est parti… faire un voyage, répondit la mère en cherchant ses mots des larmes dans les yeux.

–          Pourquoi on n’est pas parti avec lui alors ? demanda la petite fille attristée.

–          Ce n’est pas un voyage qu’on fait de son plein grès. Je suis fatiguée, j’ai besoin de dormir, dit la mère en délaissant son pain sur la table avant de regagner sa chambre. »

La fillette se retrouva de nouveau toute seule. Des enfants passèrent près de la fenêtre, ils riaient à gorge déployée. Elle aurait aimé aller dehors. Après tout si la grande tante et sa mère étaient occupées, elle pouvait bien s’échapper quelques instants pour prendre l’air sans qu’on remarque sa disparition. Elle jeta un coup d’œil derrière son épaule, ouvrit la fenêtre qui donnait sur la rue, passa au travers. Une fois dehors elle se mit à courir et à sautiller. Elle n’avait pas pu se dégourdir les jambes depuis longtemps. Elle tourna en bas de la rue à droite et s’arrêta devant une grande boulangerie. Dans la vitrine il y avait des pâtisseries colorées qui lui donnaient envie mais Sarah n’avait pas le droit de demander à sa mère d’acheter des bonbons ou des gâteaux. Sa famille devait faire des économies. Elle continua son chemin et passa près d’une bouche de métro. Sarah avait déjà pris le métro quelques fois mais elle n’aimait pas ça, c’était trop sombre et les gens la regardaient toujours avec un drôle d’air.

Des gros camions et des fourgonnettes lui coupèrent la route alors qu’elle allait traverser. Leur sirène fit mal aux oreilles de Sarah qui les regarda s’éloigner. Les passants dans la rue murmuraient des choses en regardant les fourgonnettes passer, ils avaient l’air d’avoir peur. Sarah se mit aussi à avoir peur. Elle décida de rentrer et cette fois-ci, elle ne s’arrêta pas devant la boulangerie et les autres magasins en imaginant ce qu’elle pourrait manger ou acheter. Et quand elle arriva enfin devant la vieille maison de la grand-tante, des hommes en noir avec de grandes bottes brillantes cassaient tout. Elle resta figer sur place et entendait les cris de sa mère et les insultes proférées par la grand-tante. Elle fit quelques pas en avant et se heurta à un homme. Il avait les yeux bleus perçants, les cheveux châtains clairs et les traits fins.

« Reste pas là, dégage, dit-il avec un accent à trancher au couteau. »

Mais Sarah remarqua surtout ses dents aiguisées. Le loup avait attrapé sa mère et sa grand-tante. Que devait-elle faire ? Et fais attention au loup, si tu en vois un ignore le, détourne le regard et continue d’avancer. Il se désintéressera de toi et pendant ce temps-là tu pourras aller te cacher dans la forêt, raisonna la voix de sa vieille tante dans sa tête. Alors elle ignora l’homme, fit demi-tour et se mit à marcher calmement, comme si de rien était. Il n’y avait pas de forêt où se cacher à Paris. Une grande église se dessina sous ses yeux. Elle en franchit le seuil en tâchant de garder les yeux rivés sur le bout de ses chaussures noires. Après tout Sarah n’avait jamais entendu dire que les loups entraient dans les églises et si la forêt ne la protégeait pas, Dieu le ferait. Les loups pouvaient manger les agneaux mais Dieu était trop grand pour la mâchoire du loup.