Sans Abris

Enfin je trouvais un peu de repos et de confort après une journée harassante à déambuler dans les grands magasins. La horde de clients affolés s’est enfin tue et je retrouve mon canapé avec plaisir. Les coussins sont si moelleux qu’ils me donnent l’impression d’épouser parfaitement toutes les courbes de mon corps endolori. Son cuir si doux et chaud me transporte dans un rêve magnifique où le sable des caraïbes balaye le bitume de la ville. J’inspire une grande bouffée d’air pur et me délasse. Je sens la crème solaire et mon maillot de bain me serre un peu au niveau des hanches. Je ferais bien de me mettre au régime.
Quelque chose vient de me frôler, une mouche ou un moustique peut-être ? Je sens mon corps se détendre encore et encore. Bientôt j’aurais disparu entièrement à l’intérieur de mon sofa et je ne lutterai pas. De nouveau mon esprit divague et je me retrouve sur ma serviette, les pieds dans l’eau et un livre entre les mains, un roman à l’eau de rose. Qu’est-ce que les vacances me manquent ! D’un autre côté entre mon immense maison, mes enfants, mon mari, mon chien et surtout mon super job, je n’ai plus le temps d’organiser de vraies vacances. Les doigts de pieds en éventail je profite de ce moment de pure quiétude et de relaxation extrême en me disant que la seule chose qui me manque est un cocktail. Aussitôt apparaît un mojito, le verre posé sur le sable n’attend qu’une seule chose : que je le boive !
Je jubile et comme à chaque fois, je laisse échapper de petits sons graves de contentement en me tortillant sur mon canapé, m’y enfonçant encore un peu plus. Mes pieds me font mal à force de piétiner toute la journée dans les galeries commerciales pour trouver tous les cadeaux de noël pour ma gigantesque famille. La tête me tourne en repensant à la cohue et la rudesse des gens qui vous dévisagent ou s’écartent précipitamment pour éviter que vous ne les touchiez. Je n’ai pas la peste à ce que je sache ! Ils vous lancent des regards haineux comme si vous gâchiez la magie de noël, comme s’il n’y avait qu’eux qui avaient le droit d’arpenter les longs couloirs du Printemps. Je souffle et essaie de repousser toutes ces images négatives.
― On en fait quoi de la clocharde ? demanda un homme à la voix grave.
― Bah on la met dehors. Elle est vautrée là depuis une heure. Je crois qu’elle a bu, elle fait des bruits bizarres avec sa bouche, répondit un deuxième homme.
Je sens quelque chose secouer ma jambe et je daigne ouvrir les yeux après quelques instants de réflexion. Qui ose me tirer de ma rêverie ? Un homme grand et musclé en costume noir et chemise blanche se dresse devant moi, un balai à la main. Je suppose que c’est avec ça qu’il m’a réveillé. Je m’indigne et le regarde d’un air mauvais.
― Vous pouvez pas rester là. On ferme, me dit-il sans détour.
Je me lève sans prendre la peine de lui répondre et m’éloigne. Après être passée sous le rideau d’air chaud de l’entrée du magasin, je retrouve la rue, si tristement familière. J’ère pendant un temps jusqu’à trouver un coin près d’une vitrine assez grand pour me permettre de m’abriter de la pluie. J’ai froid. J’ai faim. Je ferme les yeux et essaie de me rappeler la plage mais en vain. Mes gerçures au coin des lèvres et les crevasses le long de mes mains me rappellent combien l’hiver est dur et le vent mordant. Mon estomac gronde et se serre. Je me recroqueville sur moi-même jusqu’à ce que je sente une main douce et bienveillante sur mon épaule.
― Si vous avez faim, nous avons aménagé une salle pour avoir un repas chaud, me propose une petite femme âgée au sourire bienveillant.
Je hoche la tête et la suit passivement sans émettre de résistance. Elle m’emmène jusque devant un bâtiment à l’air lugubre où d’autres sans abri sont là. Je les dépasse en leur jetant un bref coup d’œil et ils m’ignorent royalement. J’entre dans la salle et prend l’assiette qu’on me tend comme si j’étais une machine. Mon ventre se tord et ma bouche se remplit de salive, je déglutis difficilement et m’atèle à manger mon repas. Il s’agit d’un bœuf bourguignon. Une fois le ventre plein, je regarde un peu autour de moi. Demain c’est noël. Aujourd’hui se termine ma mission. Un an à errer dans les rues jour pour jour.
Je comprends au plus profond de mon âme à quel calvaire les sans abris sont confrontés et je me rends compte que j’ai expérimenté la plupart des situations les plus dégradantes qu’il soit pour l’espèce humaine. Je n’ai pas mangé pendant quelques jours. J’ai fait la manche pour m’offrir un sandwich. J’ai bu jusqu’à me rendre malade. J’ai vécu dans la poussière et la saleté, côtoyé des rats et fait les poubelles. J’ai attrapé tout un tas de cochonneries. Je me suis battue. J’ai volé, je me suis faite attrapée et j’ai été emmenée à la police. Ils m’ont traité comme une merde ambulante. Je me suis faite monter du doigts et on a piétiné ma fierté. Je me suis sentie dégoûtante et repoussante. Les seuls moments où j’étais bien c’est quand je m’imaginais une autre vie. Pas de visite. Pas d’amie. J’ai expérimenté la pire des solitudes qui soit : être entourée de milliers de personnes mais sans que mon sort n’intéresse quiconque. Je me lève de table et regagne la sortie. Une autre petite femme toute ridée me demande en passant si j’ai besoin d’un toit pour cette nuit. Je lui réponds non sans la remercier. Rien à foutre. Je rentre chez moi.
Dix minutes plus tard je suis devant la porte de mon appartement, je sonne et j’entends quelqu’un qui se précipite. J’entends des murmures et enfin on ouvre. C’est ma sœur, elle habite là depuis un an, depuis mon départ.
― Eline ! C’est pas trop tôt ! s’exclame-t-elle sans oser me prendre dans les bras. Va falloir que tu prennes une douche. Tu es à l’heure pour une fois. »
Je fais mine de sourire et je me précipite dans la salle de bain. Après une heure de récurage intensif, j’enfile une robe et attache mes cheveux en chignon. Je suis redevenue moi-même ou presque. Il faudra prendre rendez-vous chez le médecin et le dermato pour contrôler tout ça.
J’allume mon ordinateur portable en admirant mes ongles blancs et propres. Je regarde mon intérieur cosy, ma sœur a toujours été à cheval sur la propreté. Elle me propose un steak et je décline. Après tout j’ai déjà mangé.
― Tu fais quoi ? Tu ne veux pas qu’on parle et qu’on rattrape le temps perdu ? me demande ma sœur.
― Tu n’auras qu’à lire le dossier sur les sans abris que mon rédacteur en chef publiera le mois prochain, c’est mon histoire et tu auras tous les détails. Je vais devenir célèbre, personne n’a jamais fait une telle chose avant moi. Se succèderont les interviews, les émissions de radio et de télé, et pourquoi pas un contrat avec une maison d’édition ou pour réaliser un film ?
― Et ma vie pendant un an ça ne t’intéresse pas ? Je pensais après tout ce que tu as vécu que tu serais devenue moins égoïste… un peu plus altruiste. Tu as connu la misère et tu étais seule. A aucun moment tu n’as eu envie de savoir ce qu’il se passait dans notre famille ?
― Heu non.
Je ne vois pas quoi répondre à ça. Je me suis fait suer sang et eau pendant un an alors l’entendre jacasser sur son mec qui l’avait lâché ou ses copines débiles, c’est trop pour moi. Je me mets à écrire sur la démarche qui m’avait poussé à mettre ma vie entre parenthèses pendant un an pour connaître véritablement la vie des sans-abris. Je donne dans le mélo dramatique si apprécié dans le métier pour faire pleurer dans les chaumières. Quelqu’un toque à la porte mais je ne réponds pas. Je ne veux pas être dérangée, je veux replonger dans ma vie de reporter, faire succès et mon rêve de la plage aux Bahamas deviendra réalité. Ma sœur ouvre la porte.
― Bonsoir madame c’est les restos du cœur…
Aussitôt ma sœur ouvre son porte monnaie et donne de l’argent. Les deux petites mamies sourient et la remercient.
― Tu aurais pu prendre la peine de discuter un peu ! dit ma sœur sur un ton de reproche.
― Rien à foutre. J’ai des articles à écrire. Les sans abris j’ai assez donné, merci.