Les couleurs de ma vie

Bip. Bip. Bip. Je déteste ce bruit. D’où est-ce que ça vient ? Je cherche, je tâte tout autour de moi pour trouver la lumière. Je m’énerve. Il fait si sombre, c’est insoutenable. Je m’agite, me tourne et me retourne sur le côté, recroquevillée.

Qu’est-ce que tu fais? Où vas-tu ? Pourquoi fais-tu ça? Qu’est-ce que tu attends?

Rien. Ou du moins pas grand chose. Je souffle. Je respire lentement et m’exhorte à sortir de cette torpeur qui a trop longtemps été ma fidèle compagne. Tous ces bruits ne m’effraient plus. Ces voix inconnues devenues familières avec le temps, j’en ai fait mes amis. Non, je n’ai plus peur. J’ai vaincu les épreuves. J’attends une fin que j’ai toujours esquivée, parce qu’elle n’était pas la mienne et que je ne l’avais pas choisie. Décousue. Ma vie est un patchwork qu’il est temps de rassembler pour contempler une dernière fois cette existence faite de bric et de broc. Il doit y avoir un fil conducteur, quelque chose qui relie tout cela. J’appelle à moi tous les fantômes gris et poussiéreux, cachés au fin fond de ma mémoire, qu’ils viennent me rendre visite une dernière fois.

Etrange petit garçon que voilà, il me sourit gentiment. Je l’aime tendrement. Il porte un uniforme de marin sur le dos. Il gambade, son chapeau de paille bordé de ruban bleu vissé sur la tête. Sa peau pâle, presque translucide, lui donne l’air d’une poupée de cire. Ses yeux verts délavés me fixent. Il me tend la main. Je la saisis. Nous sommes au parc, il fait beau. Je ne me rappelle plus très bien où se trouve cet endroit mais je sais que j’y suis bien. L’enfant sautille, nos mains serrées l’une contre l’autre font des allers et venues entre le ciel et la terre. Je le retiens, je ne veux pas qu’il tombe, je ne veux pas qu’il s’éloigne.

Nous traversons un pont, les lattes de bois usées ont joué avec le temps et je peux voir l’eau sous mes pieds. De gros poissons oranges mouchent à la surface. Nous continuons notre promenade.

« Maman ! Regarde, maman ! s’exclame le petit garçon. »

Je le retiens par le bras, ce n’est pas prudent de s’approcher du bord de l’eau ainsi. Grenouilles ou pas, ça m’est égal. C’est mon petit garçon, je ne le laisserai pas partir, jamais. Je préfère encore salir mes bottines de cuir et marcher dans la boue ou au milieu des roseaux que de lui lâcher la main. Il caresse un crapaud du bout des doigts. Ce dernier gonfle sa gorge. Nous rions.

L’air est frais et doux. Le petit garçon toussote. J’essuie sa bouche avec mon mouchoir blanc. Je regarde autour de moi et je me dépêche de le jeter dans une poubelle. Nous nous asseyons sur un banc et nous nous racontons des charades. Il éclate de rire. Mes énigmes l’amusent toujours. Des perles de sueur roulent sur son front et ils les essuient du revers de sa manche. Chaud, il fait chaud. Et nous continuons à parler et plaisanter. Il mange quelques sucreries. Sa langue, ses dents et ses lèvres deviennent rouges. Rouges comme les sucreries.

Ecarlate, c’était la couleur du visage de mon mari quand il m’a demandé de venir danser avec lui, la toute première fois. Jaune, la couleur des pissenlits que le petit garçon cueillait un après-midi. Rose, la robe de la petite fille. Violette, les cernes qui sont apparus à force de pleurer. Bleue, le ciel où volent les oiseaux. Ma tête se rappelle encore de ces nuances mais mes yeux ne les distinguent plus, je dors. Noir, il fait noir.

Avant, je m’amusais beaucoup. J’adorais les cartes et je gagnais souvent de jolies sommes d’argent. Les femmes se contentaient de me snober. Les hommes me suivaient du regard, envieux. Certains m’avaient tout simplement en horreur tandis que d’autres évitaient mon regard.

« Vous aimez la musique ? me demande un jeune homme à l’air arrogant.

—       Assez. »

Je fais celle qui a tout vu, qui n’a plus rien à découvrir.

« Vous dansez alors ? dit-il en détournant son visage. Je m’appelle Arthur. »

Je me saisis de sa main et nous virevoltons autour de la piste de danse. Il sait qui je suis. Il se moque du qu’en dira-t-on. Je respire fort et je ris à gorge déployée. Voilà longtemps que je n’ai plus ri. Enfin, les minutes s’écoulent silencieuses. L’horloge semble s’être arrêtée un bref instant. Mon pied heurte quelque chose, je suis saisie d’un vertige.

« Désolée docteur, elle s’est levée tout d’un coup sans qu’on ait eu le temps de la retenir, s’excuse une femme. »

Je connais cette voix mais j’ai du mal à la remettre. Peu importe, les mains d’Arthur sur ma taille me font dire que cette intervention n’est pas réelle. Nous continuons de danser, de chanter et de nous aimer. Je revois encore ses grandes et longues mains caresser mon visage, se poser sur la tête de la petite fille. Rose, la robe de la petite fille. Oui, il y a eu de la tendresse pour cette enfant aussi.

Sortie de nulle part, une maison de pierre blanche se dessine sous mes yeux. Elle est un peu grise. Je souffle dessus et aussitôt un grand lierre vert et fourni grimpe sur la façade. Les volets de bois sont ouverts, la nuit commence à tomber et la lumière est allumée partout. J’entends des chansons joyeuses, c’est un anniversaire. Je me presse un peu. Une Citroën DS vert d’eau est garée dans la cour, juste à côté d’un cabriolet rouge, neuf et brillant. J’aimerais qu’il soit à moi. L’était-il un jour ?

Je passe ma tête par la fenêtre et appuie mes mains sur le rebord. Aïe, ça pique. Mon poignet est égratigné et je saigne. Peu importe, j’en ai connu d’autres des bobos et autrement plus sérieux. Un profond sentiment de soulagement et de détente me submerge. Ce rêve… Est-ce seulement un rêve ? Ou bien est-ce un souvenir, ou même la réalité ? Je me suis perdue dans les méandres d’une mémoire défaillante, il me semble. Quel détour pour venir jusqu’ici ! Mais je ne regrette pas. C’est si beau de se voir, jeune et entourée de sa famille. Même le petit garçon est là. Il est un peu terne, délavé par les vagues soudaines de souvenirs tumultueux. Tous ceux que j’aime sont ici. Je me souviens de ce moment comme le plus parfait de mon insignifiante existence. Je l’ai consigné dans un livre, quelque part ailleurs que dans les vestiges de mon passé, brisé en mille morceaux. Ma fille. La petite fille avec la robe à smockes rose. Celle qui souffle ses bougies sous nos applaudissements, je l’ai chérie.

Et nous jouons dans le grenier, toujours et encore. A cache-cache, aux cartes, aux petits chevaux et à la maîtresse. Et nous nous aimons. Et cette enfant avec ses longues boucles blondes est la mienne. C’est ma poupée, ma jolie Caroline. Mais on me l’enlève. Où est-elle partie ? Je n’ai pourtant pas lâché sa main. Je pleure. Est-ce que tout se répète ? Oui, je me rappelle maintenant… Je vois briller dans le noir une alliance et une robe blanche. Mon cœur se serre. Mon petit garçon n’est pas là pour voir ça, pour partager avec moi ce moment de bonheur. Les larmes roulent sur mes joues. Le temps court et j’entends son tic tac effrayant. Que ne ferais-je pas pour oublier ? Oublier le petit garçon.

Un sursaut de conscience plus tard, je me demande ce que j’ai fait de ma vie. Toutes ces brides de souvenirs mélangées me renvoient à la même chose. Je suis dans le noir, les bougies du gâteau d’anniversaire se sont éteintes d’un coup et je suis seule. Je l’ai sûrement mérité mais je ne me rappelle pas pourquoi. Jouer, chanter, danser, et oublier. Voilà ce qui me reste de ma vie, des scènes que mon esprit rejoue maladroitement pour échapper encore une fois à l’invisible. Le temps est passé alors même que je le croyais suspendu. Ma vie est un souffle, léger et sans bruit, il s’évanouit. Ai-je gâché le cadeau que Dieu m’a fait de venir ici, de fouler ce sol ? Je ris. Je ne crois plus en Dieu depuis très longtemps, depuis que j’ai appris à haïr les cheminées, les croix jaunes et les bottes noires cirées. Pourquoi serait-ce le moment d’un renouveau de ma foi ? Parce que je vais mourir et que le temps m’a rattrapé, d’un coup, violent et saisissant. Non, ça ne changera rien, je suis trop avancée pour reculer et me repentir.

Mon cœur se serre et je l’entends qui raisonne dans mes oreilles. Douleur impitoyable. J’ai déjà ressenti cela, ce pieu enfoncé dans ma poitrine. Arthur, où es-tu ? Je l’appelle en vain. Arthur est mort, me murmure une voix dans ma tête. Il m’a laissé seule avec la petite fille. Celle avec la robe rose. Et je bois, alors que je ne le devrais pas. Et j’oublie, je fuis. Et le temps presse sa course mais je me voile la face, je me terre dans l’ombre. Immobile, j’attends. Quoi ? Qu’est-ce que tu fais ? Où vas-tu ? Je ne le sais pas encore. J’ai tué le temps. Je l’ai vaincu. Ma vie est passée. Elle s’arrêtera aussi rapidement qu’elle s’est écoulée. La souffrance et la peine s’évanouiront dans l’océan intransigeant de la faiblesse humaine.

« Je suis là, maman, ne t’inquiète pas, tout ira bien, me dit une voix réconfortante. »

C’est une femme. Avons-nous le même âge ? Combien de printemps se sont écoulés au juste ? Je l’ignore, je ne les compte plus depuis longtemps. Mais cette présence est réconfortante. Je ne me rappelle plus bien pourquoi mais je sais qu’effectivement, tout ira bien. C’est bientôt la fin.

Le huit, le chiffre huit, m’a toujours passionné. On peut suivre avec son doigt ces deux sphères sans jamais s’arrêter. On monte, on descend, on remonte et on redescend… Ce lasso infini m’a captivé pendant mon enfance. Le soleil se reflétait dans l’eau. Huit. Le mois de mon anniversaire. Huit. Les pattes d’une araignée. Huit. Le nombre de planètes dans le système solaire. Huit. En grandissant, j’imaginais qu’Arthur était la première boucle et moi la seconde, jointe pour l’éternité par nos vœux et nos enfants. Et puis je me disais, sans vraiment y réfléchir, que c’était le destin de l’homme. Il poursuit sans cesse les mêmes buts. Une fois comblé, il recommence et ne cesse jamais de poursuivre ses chimères. Toujours occupé à combler le vide qui remplit son cœur envieux de plus de richesse et de pouvoir. Le huit c’est l’éternité. C’est la douleur que les uns feront toujours subir aux autres, les faisant payer pour un crime qu’ils ont commis au moment même où ils naissaient. Le huit est beau parce qu’il est tragique, parce que le temps sur terre est limité et compté, mais que l’éternité existe pour ceux qui savent où chercher. Et si je devenais une étoile, juste à côté de celle du petit garçon ? J’oublierai mes malheurs et mon chagrin.

Je joue à la corde à sauter. Je porte ma tenue du dimanche, une robe bleu clair, des sandales blanches et ma mère m’a fait des tresses. J’aime ce jour. On mange de la poule au pot le dimanche, et ma grand-mère nous raconte des histoires sur la guerre. Elle mime les allemands avec leurs moustaches et leurs fusils. Elle ne les aimait pas beaucoup les allemands. Moi, j’ai aussi appris à les détester, et la guerre aussi. Rouge, mon garçon, mon tout petit, rouge. Je le revois allonger, ce corps fébrile et mon Arthur qui n’est pas là… Pourquoi n’est-il pas là ? J’ai la réponse sur le bout de la langue mais j’ai comme une impression de vide. Un trou de mémoire peut-être ?

« Mamie, raconte moi encore une fois comment papi a fait explosé le pont, implore une petite voix fragile. »

Oui, oui, c’est tout à fait ça. Arthur était sur le pont, avec les autres. Non, il était plutôt dessous avec ses explosifs et son air arrogant. Il se moquait de tout et surtout de l’autorité. Il avait en horreur l’usurpation. Le fil me revient, il se tend et tire le rideau en arrière pour faire apparaître le devant de l’estrade. Je me rappelle bien d’avoir lu une lettre et de mettre imaginer ce moment, quand le train plonge dans le vide et que mon homme crie de joie avant de décamper. Mon rire est roque. Quelle vie que la nôtre ! Je n’ai pas eu le temps de la savourer. Les moments heureux et désastreux se sont enchaînés sans me laisser de répit. Toute ma vie j’aurais fui. Fui un pays, fui une époque, fui les hommes pour en trouver un, fui les brumes d’un lendemain pour toujours vivre dans le passé. Je suis immortelle et quand je ne serai plus, je serai le vide. Et le néant n’a pas de limite, il ne connait pas les effets du temps et de la vieillesse. Des boucles et toujours des boucles. Huit. Les hommes reproduisent les mêmes erreurs d’une époque à une autre. Les styles changent, les manières de procéder, toujours plus efficaces et terriblement bien organisées se succèdent, sans laisser à l’histoire un moment de quiétude. Courrez, divertissez-vous, cachez-vous, les aiguilles de la montre vous rattraperont toujours et comme ces dernières autour du cadran immobile, tout recommencera tôt ou tard. Mais j’ai trouvé mon grain de sable. Celui qui bloque les rouages bien huilés, qui me libère de mes entraves. Dans quelques instants j’aurais tué le temps car il n’aura plus d’emprise sur moi. Je l’ai esquivé depuis le début, comme tout le monde, je l’ai oublié alors même qu’il courrait. Je l’ai laissé me rattraper car j’en avais assez d’avancer. Je cesse de me divertir et m’arrête pour de bon. Mon amie la faucheuse tient dans sa main décharnée une belle montre à gousset. Mais elle a perdu ses aiguilles. Le temps n’est plus rien pendant cette seconde infinie. Le temps. Je l’ai vaincu, comme mes ancêtres avant moi. Et je ne le comprends que maintenant. La dernière chose qui me parvient est un sanglot, ce n’est pas le mien, et une heure récitée machinalement. J’ai un sourire aux lèvres. Eux-aussi comprendront trop tard que le temps n’est qu’un code qui nous rend la vie plus douce et les changements plus faciles. J’aurais passé ma vie à tuer le temps, à oublier mes douleurs et surtout ma vocation. Celle de mourir.

La petite fille à la robe rose me prend la main. Nous marchons sur des chemins serpentant entre les collines verdoyantes. Elle me pose des questions que je n’entends plus, mon esprit est déjà loin. Je flotte comme un ballon gonflé à l’hélium. Je pars retrouver les deux hommes de ma vie. Blanc, enfin tout est blanc.