Précieuse

Précieuse était née de la terre tout comme les autres habitants de Mondeboue. Il s’agissait d’un très grand pays situé au-delà des Plaines Verdoyantes et qui longeait le massif rocheux des Pics Aiguisés. La paix et la bonne humeur régnaient partout et les gens étaient si aimants qu’ils n’avaient pas besoin d’un roi ou d’un chef pour faire régner l’ordre. Les mondeboudois  étaient des hommes d’argile nés dans le Grand Champ de la Vie, tout comme Précieuse. Mais cette dernière lorsqu’elle était sortie du sol avait tout de suite remarqué qu’elle n’était pas comme les autres mondeboudoises. Les femmes d’argile peignaient leur corps couleur ocre avec de magnifiques peintures bleues et dorées. Le corps de Précieuse n’avait pour sa part pas besoin d’ornement car il étincelait de mille feux. Composée de diamants, de rubis, d’émeraudes et d’autres pierres de grandes valeurs la silhouette de Précieuse faisait des envieux. Mais Précieuse n’aimait pas se faire remarquer, elle était timide et réservée. Elle aurait préféré naître comme les autres, façonnée dans l’argile. Pour vivre paisiblement elle décida donc de faire des bains de boue régulièrement afin d’atténuer les reflets des pierres précieuses qui parsemaient son corps. Arès quelques semaines, elle ressemblait trait pour trait aux autres femmes mondeboudoises et put enfin se faire de véritables amies qui n’étaient pas jalouses de sa beauté.

Mais la vie paisible de Mondeboue touchait à sa fin. De terribles disparitions semaient le doute dans le cœur des mondeboudois. Des tas d’argile étaient retrouvés ça et là au lever du jour. Les habitants de Mondeboue craignaient un danger qu’ils ne comprenaient pas. Jamais ils n’avaient été attaqués auparavant et de plus, ils ignoraient l’identité de celui qui se cachait derrière ces meurtres ignobles. Un couvre-feu fut instauré et tous les habitants se réunirent au même endroit, dans un unique village en lisière du Grand Champ de la Vie, où naissaient les mondeboudois. Ils assureraient des tours de garde et veilleraient sur la sécurité des futurs villageois. Précieuses et ses amis avaient peur, c’était un nouveau sentiment très désagréable et ils ne savaient pas comment faire pour s’en débarrasser. Ils auraient aimé partir mais ils ne pouvaient pas abandonner les leurs face à ces ennemis inconnus.

Lors d’une après-midi ensoleillée et calme, la terre se mit à trembler et une horrible femme faite de chair et de sang apparut, suspendue dans le ciel. Les mondeboudois n’avaient jamais vu une créature de la sorte, ils en avaient entendu parler dans des légendes mais ils étaient loin de s’imaginer qu’ils en verraient une un jour. Elle était très grande et maigre, voûtée et avec de longs bras se terminant par des doigts crochus. Sa peau était verdâtre, ses lèvres inexistantes et ses yeux rouges.  Sa robe de satin noir et volait dans l’air comme un drapeau de pirate.

« Je suis Cafcaïa et j’exige que chaque mondeboudois nouveau-né me soit remis. Je cesserai d’envoyer mes monstres à votre poursuite si vous vous pliez à ma volonté ! tonna-t-elle. Je vous laisse une journée complète pour décider et demain je viendrai avec mon armée pour vous montrer ma puissance. »

Sur ces mots, elle disparut, laissant les habitants dans un grand désarroi. Aucun d’eux n’osait plus parler. Ils étaient pétrifiés de terreur. Que devaient-ils faire ? S’ils ne cédaient pas aux exigences de la méchante sorcière ils mourraient tous et si au contraire ils donnaient tous les enfants mondeboudois à leur naissance alors ils ne pourraient plus se regarder en face et leur peuple finirait par s’éteindre de toute manière. Dans les deux cas les mondeboudois étaient condamnés. Face à leur sort certains mondeboudois étaient résignés. Mais d’autres voulaient garder espoir. Précieuse faisait partie de ceux-là. Elle refusait de croire que la sorcière avait toutes les chances de vaincre.

« Nous devons trouver des solutions pour tuer ses créatures ! s’exclama Précieuse dont la voix était pleine d’assurance. Creusons des trous dans le sol, mettons-y des pieux et recouvrons le tout de feuilles. Les monstres tomberont dedans !

–           Mais si ces monstres volent comme la sorcière ? demanda un mondeboudois.

–           Alors il faudra tisser des filets épais et résistants pour les emprisonner, répondit une amie de Précieuse.

–           Mettons-nous au travail alors ! dirent les mondeboudois. »

Tout le village fut bientôt en pleine effervescence. Les hommes creusaient des trous dans le sol et les femmes tissaient des filets épais. Il fallut toute la nuit et la matinée pour préparer les pièges et les installer. Tout le monde venait parler avec Précieuse qui avait pris une importance démesurée. Elle avait été la première à se rebeller et à vouloir se battre, un trait de caractère qui n’était pas commun chez les moudeboudois pacifiques. Ils étaient faits de la même terre et pourtant la flamme qui animait Précieuse était d’une intensité rare.

Alors que l’après-midi était bien avancé, la terre se remit à trembler et la sorcière apparut dans les airs. Une clameur raisonnait près de là sans pour autant que les mondeboudois ne voient précisément les monstres de la méchante femme.

« Alors qu’avez-vous décidé ? croassa la méchante sorcière.

–           Nous ne vous donnerons pas nos enfants ! cria Précieuse qui était le porte-parole de son peuple. »

Tout à coup des monstres apparurent à l’autre bout du Grand Champ de la Vie. Ils étaient hideux avec cinq yeux, six pattes, des crocs brillants comme des couteaux. Ces monstres ne semblaient pas avoir de fourrure mais leur peau était recouverte de pierres grises et coupantes. Ils rugissaient comme des tigres, féroces et menaçants. Certains volaient et d’autres couraient mais les mondeboudois avaient fabriqué leurs pièges qui se révélaient être très solides. Certains monstres tombaient dans les trous et n’en sortaient plus, les autres se prenaient dans les filets. Les habitants du village criaient de joie et brandissaient leurs fourches pour chasser la sorcière. C’est alors que cette dernière folle de rage convoqua de grands nuages noirs et menaçants. Le tonnerre se mit à gronder et une pluie drue commença à tomber. Les villageois étaient affolés. Il ne pleuvait jamais et la pluie les faisait fondre ! Leurs maisons s’écroulaient et ils n’avaient nulle part où s’abriter.

Seule Précieuse ne fondait pas… La boue collée sur son corps était emportée et les pierres précieuses qui recouvraient ses bras, ses jambes, son dos et toutes les autres parties de son corps se mirent à étinceler. Elles brillaient si fortement que la sorcière, éblouie leva les mains. Une épaisse fumée apparut. La vieille femme était en train de se consumer face à la beauté de Précieuse ! Lorsqu’elle ne fut plus qu’un tas de cendres, les monstres disparurent.

La pluie s’arrêta et les villageois se remirent debout. Ils admiraient la beauté de Précieuse qui finalement était très fière d’elle. Toutes les femmes et les hommes du village remercièrent chaudement Précieuse et lui interdirent de cacher sa beauté. Elle devint le symbole de la prospérité des mondeboudois qui dès le lendemain accueillirent au village des dizaines de nouveaux nés tout droit sortis du Grand Champ de la Vie.