Le Royaume du Gris du Ciel

Le Royaume du Gris du Ciel

Il était une fois l’histoire du royaume du Gris du Ciel. Comme son nom l’indique, ces terres et leurs habitants, les grisois, n’avaient jamais le plaisir de contempler le soleil ou les étoiles. Seuls de gros nuages ternes, obstinément suspendus dans les hauteurs atmosphériques, étaient visibles. Mais la grisaille qui occupait le ciel, semblait avoir déteint sur toutes les autres choses présentes dans le royaume du Gris du Ciel. Ainsi, les maisons, les vêtements, la nature et même les habitants, étaient gris.

Les grisois n’avaient ni bon ni mauvais caractère. Ils n’étaient pas curieux et se contentaient de faire ce qu’on leur demandait, ni plus, ni moins. Ils ne cherchaient pas à se faire de nouveaux amis et se mariaient plus par coutume que par amour. Les sentiments, bons ou mauvais, avaient déserté leur cœur depuis très longtemps. On ne trouvait ni musique, ni peinture, ni aucune autre forme d’art dans le royaume du Gris du Ciel. En définitif, ces contrées étaient à l’image de sa population, morne et maussade.

Ce triste pays avait un roi et une reine. Ces deux personnages étaient eux-aussi gris et sans grand enthousiasme. Ils avaient eu un petit garçon, qui dès sa naissance s’était distingué des autres grisois. Ses yeux étaient couleur noisette avec de beaux reflets ambre, et ses pommettes étaient toutes roses. Il souriait sans cesse et avait de la curiosité pour tout.

Un jour, le prince décida de faire une farce à ses parents. Il avait inversé tout le mobilier du château. Les lits se retrouvèrent près des fenêtres alors qu’ils étaient disposés d’ordinaire à côté des murs. Il avait inversé les chaussures gauches et droites. Les miroirs avaient été retournés et la lumière ne s’y reflétait plus. Les fourchettes avaient été rangées à la place des couteaux, les couteaux à la place des cuillères et les cuillères à la place des fourchettes.

Comme vous pouvez vous en douter, la reine, le roi, la cour et tous les serviteurs furent très embêtés. Ils ignoraient ce qui s’était passé dans leur demeure habituée au calme et à l’ordre. Les serviteurs entreprirent de tout replacer en l’état. Le lendemain, après plusieurs heures de travail, la reine, le roi, la cour et tous les serviteurs constatèrent que de nouveau, les meubles et toutes les affaires du palais avaient changé de place ! Le prince ria beaucoup de ce joli tour qu’il avait fait et décida finalement de se livrer de lui-même devant l’inquiétude de ces parents. Ces derniers furent très fâchés et ils ne savaient pas comment gérer la situation. Personne dans le Royaume du Gris du Ciel n’avait un tel comportement. Cet enfant était infernal. En grandissant, la situation devenait si incommodante pour tous (car on craignait à chacune de ses apparitions que le prince joue un mauvais tour à la cour) que l’héritier de la couronne passait ses journées tout seul à errer dans la forêt. Il flânait et s’amusait à combattre des ennemis invisibles à l’aide d’une épée émoussée.

« Bonjour jeune homme ! s’exclama une voix derrière lui. »

Le prince se retourna, surpris de croiser quelqu’un qui voulait lui adresser la parole et qui plus est, en plein milieu des bois. L’homme qui se dressait devant le prince était un étranger à coup sûr. Il portait une large robe, un chapeau pointu, des chaussures avec le bout en forme de crosse. Il s’appuyait sur une canne noueuse. Voûté sous le poids d’un balluchon, le voyageur regardait le prince par-dessus ses petites lunettes en forme de demi-lune.

« Bonjour étranger ! s’exclama le prince. Comment puis-je vous aider ?

—   Voilà qui est aimable de votre part. Les autres grisois que j’ai rencontrés n’ont pas eu la même courtoisie.

—   C’est que je suis le prince de ce royaume, en tant que tel je me dois d’aider tous les gens qui y vivent ! répondit sincèrement le prince trop heureux de faire la connaissance de quelqu’un qui ignorait tout de sa réputation.

—   Je dois me rendre à la frontière des Contrées Obscures, mais je me suis perdu dans cette forêt grise, dit l’homme. Voudriez-vous me montrer le chemin, je vous prie ?

—   Bien sûr ! »

Le prince entraîna à sa suite l’étranger. Ce dernier portait une robe de magicien extraordinaire toute chatoyante. Le jeune homme n’avait jamais vu un tel habit. Son chapeau d’une teinte sombre arborait des nuances peu habituelles. Le prince n’avait jamais vu une chose comme celle-là et était subjugué par cette beauté nouvelle.

« Vous semblez intrigué par mes vêtements, observa l’homme. Il s’agit d’une cape de magicien, elle est cousue en fils d’or. Et mon chapeau est en velours vert. Vous n’avez jamais vu de couleurs n’est-ce pas ?

—   Ma foi non ! Où trouve-t-on ces couleurs ? demanda le prince.

—   Partout ailleurs mais certainement pas ici. La sorcière Noirâtre les a supprimées depuis bien avant votre naissance.

—   Comment savez-vous cela ? dit le prince un peu suspicieux.

—   Parce que je suis magicien ! Un magicien sait tout. Il lit dans les âmes et les cœurs. Cette Noirâtre n’est pas si méchante, elle a seulement un sale caractère et est très jalouse. Elle ne supportait pas de voir ce royaume resplendir avec tous ses habitants heureux alors qu’elle était seule et mal aimée. »

Le magicien fit une pause et cueillit une fleur dont les pétales, la tige et le cœur étaient gris. Aussitôt, cette dernière se fana. Il regarda le prince du coin de l’œil qui était toujours suspendu à ses lèvres, il s’était même arrêté de marcher. En attente de nouvelles révélations, il semblait avoir perdu la notion de temps.

« Noirâtre a alors décidé de lancer un maléfice sur le royaume afin d’en ôter toutes les couleurs. Elle voulait que le monde autour d’elle devienne une nébuleuse immense et indescriptible. Mais son sort ne fonctionna pas bien et tout devint gris. Comme tu peux le constater par toi-même, même les habitants du royaume du Gris du Ciel ont perdu toute motivation et sont devenus aussi gris que la poussière. Vous semblez être l’exception à la règle avec vos yeux couleur noisette et vos pommettes toutes roses.

—   Mes parents m’ont prié de passer le plus clair de mon temps dans la forêt. Je fais trop de bêtises à leur goût, avoua le prince. Qu’est devenue la sorcière Noirâtre ?

—   Je l’ignore. Elle se terre quelque part je suppose, jouissant de la misère qu’elle a semé. Mais je doute qu’elle soit vraiment heureuse même en ayant joué ce mauvais tour… »

Le prince reprit sa route, silencieux. Jusqu’à présent, il ne s’était jamais demandé ce qu’il y avait au-delà des frontières du Gris du Ciel. En regardant le magicien et les couleurs de ses vêtements, le jeune homme se demandait s’il pourrait accompagner cet étranger dans son voyage. Il ne voulait pas rester ici où il n’avait pas sa place, où tout était morne et triste. Enfin, ils arrivèrent au pont magique que les grisois avaient formellement l’interdiction de traverser. Le prince s’arrêta.

« Je sais ce dont vous avez envie, de venir avec moi, de traverser ce pont et de quitter tout ce qu’il y a ici, dit le magicien. Mais que vous dit votre cœur ?

—   Il me dit de rester, de redonner des couleurs à ce royaume en brisant le sort de Noirâtre. Mais j’ignore comment, se rembrunit le prince. »

Le magicien tapa sa canne sur le sol et il y eut de petites étincelles dorées. Par magie une boîte apparut entre les mains du prince. Ce dernier, curieux, l’ouvrit. Aussitôt des milliers de rayons colorés et lumineux s’en échappèrent. Les vêtements du prince n’étaient plus gris mais bleu ciel. Les arbres retrouvaient leur panache vert tendre, tout comme l’herbe et les fougères. Un écureuil, assis sur une branche, n’en revenait pas de voir à quel point son pelage roux brillait. Voilà qui était extraordinaire. Tout semblait éclatant. Le prince voyait enfin à quoi ressemblait son royaume, avant que le maléfice de Noirâtre se répande partout sur les terres du Gris du Ciel.

« Porte cette boîte partout où tu voudras restaurer les couleurs d’antan. Fais attention à Noirâtre, elle risque de vouloir t’en empêcher ! A présent, je te quitte. Adieu, conclut le magicien en franchissant le pont de bois. »

L’étranger disparut totalement dans une brume argentée. Le prince commença à courir dans tous les sens en ouvrant la boîte en grand afin de libérer les couleurs. Son pays était merveilleux ! Il était si beau et ravissant que le prince ne voulait plus jamais repartir au château. La forêt était une véritable merveille ! Arrivé au premier village, le prince se cacha dans un coin et ouvrit la boîte. Aussitôt les villageois semblèrent reprendre vie. Leurs vêtements aux couleurs chatoyantes égaillaient la place. Leur teint cireux laissa place à des joues roses. Ils avaient tous une couleur d’yeux différente : ambrée, noisette, bleue, verte, noire. Ils souriaient et s’extasiaient de voir leurs chaumières se coloraient petit à petit. Ils s’embrassaient, dansaient et chantaient. Le prince était si heureux de voir ce spectacle, qu’il continua sa route pour illuminer le monde de couleurs.

Le ciel cependant, restait obstinément gris. Le prince décida de se rendre au château et de monter tout en haut du donjon. Il s’agissait du point le plus haut de son royaume. Peut-être que les couleurs contenues dans le coffre magique se répandraient alors dans les cieux. Sur son chemin, il sema encore et encore de nouvelles nuances. La nature reprenait vie et tout était merveilleux.

Mais Noirâtre, réveillée de bon matin dans une grisaille parfaite, avait alors eu le déplaisir de voir s’envoler un magnifique colibri à la tête bleue et au ventre vert. Qui donc avait osé rompre ce sortilège ? Qui répandait impunément dans son monde parfait, des couleurs criardes ? En marchant dans la forêt, la sorcière constata que les fleurs avaient recouvré leur cœur doré, que l’herbe était grasse et verte. Des villageois croisèrent son chemin. En général ils ne lui prêtaient pas attention mais Noirâtre se démarquait de nouveau dans cet environnement coloré.

« Quel est donc cette nébuleuse affreuse ? demandaient les grisois. On ne peut pas voir au travers ! »

Agressive et en colère, la sorcière les poussa avec force. Les hommes de ce petit groupe tombèrent à la renverse. Voilà que l’histoire se répétait. Noirâtre détestait les grisois depuis toujours. Elle n’aimait personne. Et parce qu’elle n’était que haine, jalousie et méchanceté, son aspect s’était transformé au fil du temps. Elle n’était plus qu’une boule solide, noire et entourée d’un voile vaporeux, inspirant crainte et méfiance. Elle avait jeté de nombreux mauvais sorts. Et son meilleur était sans nul doute, d’avoir réussi à plonger le royaume du Gris du Ciel dans un unique bain de gris. Quel était donc celui qui avait apporté avec lui toutes ces couleurs ? Comment faisaient-elles pour se répandre aussi vite ? Elle menait son enquête quand tout à coup, cachée derrière quelques buissons, elle vit passer le prince du royaume près d’elle. Aussitôt, les arbustes gris devinrent verts. Noirâtre tendit le bras pour attraper le prince et lui voler son coffre mais il se mit à courir. Ce dernier avait bien vu qu’une masse sombre et silencieuse s’avançait dans l’ombre de la forêt. Le jeune homme avait un plan en tête. Il combattrait noirâtre en lui tendant un piège et son coffre magique serait son arme.

Ainsi le prince reprit sa route vers le château et le donjon. Il y grimpa avec une vélocité incroyable. Et à mesure qu’il montait les marches, le château reprenait lui aussi ses couleurs d’antan. Le roi et la reine n’avaient plus le teint blafard mais bien rose. Leurs cheveux blonds brillaient avec une intensité jamais égalée. Ils riaient de bonheur et se prirent dans les bras. Leur fils était vraiment le plus incroyable de tous les grisois !

Sur les talons du prince, Noirâtre se faufila dans le château en faisant bien attention de rester cachée dans l’ombre des corridors étroits. Elle ne voulait pas se faire prendre la main dans le sac car sa malveillance opérait toujours dans le plus grand secret. Le prince était entré dans le donjon ! Parfait, se dit Noirâtre, il ne pourra pas s’échapper quand je lui volerai le coffre. La sorcière ouvrit donc la porte qui grinça légèrement. Elle se faufila à l’intérieur de la pièce sombre et poussiéreuse. Mais tout à coup, un filet lui tomba sur la tête !

« Qu’était-ce donc que cela ? fit la sorcière en se débattant. »

Et plus elle bougeait et plus les mailles se resserraient autour d’elle. Elle regardait dans tous les sens mais ne voyait pas le prince. Elle était pourtant certaine qu’il était entré ici. Etait-ce lui qui avait fomenté cette attaque sournoise ? Elle pesta. Et tout à coup, elle entendit un léger cliquetis. A peine Noirâtre eut-elle le temps de regarder dans la direction de cet étrange bruit, que le prince ouvrit le coffre magique.

Des milliers de faisceaux lumineux jaillirent et illuminèrent la pièce. Noirâtre ne pouvait plus bouger et devait souffrir la vision de ces horribles couleurs. Elle décida de fermer les yeux. Elle pleurait de rage. Pourquoi avait-elle était si stupide ? Et peu à peu, elle sentit son cœur battre doucement et se calma. Elle se risqua même à entrouvrir les yeux. Elle voyait, à travers ses épais cils noirs, un magnifique tourbillon chatoyant. Rose, rouge, orange, bleu, mauve… Un léger vent chaud soufflait dans le donjon, parfumé à la rose. Noirâtre se détendit. Le spectacle était magnifique. Si seulement ce voile opaque qui empêchait les autres de voir qui elle était vraiment, pouvait se déchirer, elle arriverait peut-être à être heureuse elle-aussi. Elle s’imaginait avoir des amis et une petite chaumière au bord de l’eau. Elle n’aimait pas tellement la grotte où elle s’était retranchée toutes ces années.

« Noirâtre ! Tu n’as plus rien d’une nébuleuse ! s’exclama le prince. »

La sorcière ouvrit alors les yeux admira avec réjouissance ses mains. Sa peau était blanche et parsemée de petits grains de beauté. Ses ongles parfaits étaient légèrement roses. Ses longs cheveux qui tombaient en cascade le long de son dos étaient blond vénitien. Elle toucha son visage.

« J’ai l’air normal n’est-ce pas ? demanda Noirâtre pour avoir la confirmation de la bouche du prince.

—   Non, tu n’as pas l’air normal. Tu es la plus belle jeune femme de tout le royaume ! s’exclama le prince qui était tombé amoureux de Noirâtre. »

Cette dernière rit spontanément et sauta dans les bras du prince. Comme elle était heureuse que quelqu’un la regarde ainsi et lui prête attention. Elle ne serait plus jamais dans l’ombre. Elle marcherait toujours au soleil et ne ferait plus le mal autour d’elle. Elle aimerait les grisois et ces derniers oublieraient vite qu’elle avait été Noirâtre autrefois.

« Je serai Blanche la Magicienne. Prince, tu m’as délivré de ma condition. Dis-moi ce que je peux faire pour toi qui est à mes yeux mon sauveur, et tu seras exaucé.

—   Accorde-moi ton cœur si tu le veux bien et je serai le plus heureux des hommes jusqu’à la fin des temps. »

Et c’est ainsi que le royaume du Gris du Ciel retrouva un magnifique ciel bleu et un beau soleil chaud. Le royaume changea de nom pour devenir le royaume du Bleu du Ciel et ses habitants étaient les azuriens. Quelques temps plus tard, le prince et Blanche la Magicienne se marièrent par un temps radieux. Ils furent heureux, et avec eux aussi tous les azuriens, leurs enfants et petits-enfants, jusqu’à la fin des temps.